« C’est l’ombre de la mort qui donne relief à la vie. »
Ingmar Bergman

« L’étrangeté est le continent nécessaire à toute beauté. »
Charles Baudelaire

« La mort et la beauté sont deux choses profondes qui contiennent tant d’ombre et d’azur qu’on dirait deux sœurs également terribles et fécondes ayant la même énigme et le même secret. »
Victor Hugo

Réanimation

Nous sommes entourés d’objets plus ou moins utiles et fonctionnels mais aussi de choses mortes mises au rebut qui encombrent greniers, caves, arrière-boutiques et qui, au meilleur des cas, finissent aux puces, brocantes et autres autres vide-greniers.
Laure André ne se satisfait pas de ce statut des objets relégués et prend comme l’écrit Francis Ponge Le parti pris des choses. Elle promène un « œil qui écoute » partout où ils peuvent provoquer fascination et sidération ; c’est d’abord une découvreuse de choses qu’elle inventorie et accumule, une découvreuse qui ne cherche pas mais trouve pour ensuite les réinventer par l’imagination, en un mot, les réanimer.
Anima en latin, c’est le souffle, l’âme, la vie. C’est donc un acte créateur authentique auquel se livre l’artiste en donnant aux objets une seconde chance ; elle ôte la taie qui les empêche et nettoie la banalité, l’usage obsolète, la fonctionnalité désuète qui les maintenaient dans la gangue de l’anonymat.
La première phase qui permet à l’artiste d’insuffler une nouvelle configuration au réel c’est l’investigation. Selon Pascal Quignard dans Sur le jadis : « L’investigation est le sens du passé. Le mot latin investigtio, contient le mot vestigium. Le vestige définit le signe qui témoigne de la présence passée d’un objet dorénavant disparu. Les traces, par définition, ne sont donc jamais visibles que si elles sont cherchées comme des marques de ce qui n’est plus là. » Les objets de Laure André parlent du perdu, de l’absence, de l’irretrouvable et leur visible concret ne s’interprète qu’en référence à l’invisible et en ce sens on peut les recevoir comme des vanités du temps présent, des allégories à la beauté étrange et fascinante.
Mais l’exercice de la mélancolie n’est pas l’objectif de l’artiste qui se complairait dans une contemplation vaine et une méditation frigide sur le temps qui passe. L’attention qu’elle porte aux reliques reconfigurées dans de nouvelles complexions s’inscrit dans une démarche « sacrée » puisque ses créations sont indiscutablement votives.
Bien au contraire, la deuxième phase du processus artistique de Laure André consiste en une réactivation des objets collectés pour leur étrangeté et parfois leur vénéneuse beauté. Et cette réactivation se fait de manière dynamique en trois mouvements : associer, confronter, réinventer. Pour sortir des routines et des conformismes qui conduisent aux sécurisants académismes, l’artiste met en pratique l’injonction rebelle de Lautréamont : « Beau comme la rencontre fortuite d’une machine à coudre et d’un parapluie sur une table de dissection. » Ainsi les objets prélevés à leur milieu sortis de leur contextes fonctionnels, religieux, médicaux et réinjectés comme dans un accélérateur de particules sortent de leur théâtre primitif pour produire un tableau vivant, une nouvelle liturgie qui serait comme la figuration immobile et fardée sous laquelle nous voyons les morts.
Nous sommes donc invités à pénétrer un univers autonome dont l’absolue nouveauté se caractérise par un style. C’est une démarche labyrinthique au fil d’Ariane ténu dont l’ectropion sera le parangon : C’est le renversement du regard qui permet d’accéder à une nouvelle connaissance, à une jouissance singulière. Victor Hugo n’écrivait-il pas : « C’est au-dedans de soi qu’il faut regarder le dehors. » Le style de Laure André se caractérise par une exigence qui frise le scrupule : le perfectionnisme dans la réalisation épuise le sujet et la préciosité des termes et des formes font des œuvres des productions baroques où de nouveaux spasmes sont lisibles. La poésie naît du choc de la conflagration, de l’improbable magnifié.
La revanche des objets oubliés auxquels l’artiste arrache des bribes, des lambeaux de vie réinventés consiste en une seconde existence grâce à l’inspiration – encore le souffle – qui permet une forme de rébellion salvatrice. Ces reliques du temps passé, réactivées forment des objets votifs qui permettent aux regardeurs d’y injecter leurs propres fictions.

Francis Meyer, Octobre 2012